La photographie post mortem

Bien que le principe de la chambre noire soit connu depuis l'Antiquité, ce n'est que vers 1780 qu'une silhouette ne fût fixée, de façon fugitive, sur du papier imbibé de chlorure d'argent.

point-de-vue-du-gras-premiere-photographie-photo-image-post-mortem
Le Point de Vue du Gras

Dès 1816, l'ingénieur français Joseph Nicéphore NIEPCE se pencha sur les premières recherches héliographiques (technique d'impression des images photographiques sur papier). Les résultats étaient peu concluant puisqu'à cette époque les images s’effaçaient très rapidement de leurs supports...

Qu'importe... après quelques années de ténacité, d'observations et... de créativité... la première photo vît le jour au mois d'août 1826 en Bourgogne intitulée "Le Point de vue du Gras". Certes la qualité de la photo était grossière. Mais pour une première, et suite à un temps de pause de près de 10 heures, le résultat était plutôt convaincant...

 

Le terme "photographie" fût adopté en mars 1839 Son étymologie signifiant "peindre avec la lumière"...

Ensuite... s'ensuivirent les premières des premières...

1837 : la première photographie d'êtres humains assis au pied de la statue équestre d'Henri IV à côté du Pont Neuf à Paris,

1839 : le premier autoportrait réalisé par Robert CORNELIUS (1809 - 1893) à Philadelphie,

1840 : la première mise en scène ou Hippolyte BAYARD simulait sa propre noyade,

1853 : la première photographie d'un conflit militaire (armée française en Crimée contre les troupes russes),

1858 : la première photographie aérienne prise d'un ballon dirigeable au dessus du Petit-Bicêtre (Petit-Clamart),

1861 : la première photographie en couleur après avoir été photographiée sous trois filtres de couleurs différents,

1893 : la première photographie sous-marine montrant un scaphandrier à Banyuls-sur-mer (66),

1903 : la première photographie autochrome (procédé de restitution photographique des couleurs),

1946 : la première photographie prise depuis l'espace suite à la pose d'un appareil photo de 35 mm sur une fusée V-2,

1966 : la première photographie de la Terre vue de l'espace,

1992 : la première photographie téléchargée sur le réseau World Wide Web,

etc...

 

Et la photographie mortuaire dans tout celà ?


 

Auparavant, les familles souhaitant conserver un souvenir de leurs proches défunts devaient faire appel à des peintres pour la réalisation de portraits ou à des sculpteurs pour la réalisation d'empreintes et de moulages mortuaires.

Mais les peintures, jugée onéreuses et non réalistes, se virent de plus en plus délaissées.

 

La photographie des défunts, moins coûteuse et plus rapide à réaliser, se popularise dès 1842 grâce à l'atelier FRASCARI à Paris. Utilisant des daguerréotypes, cet atelier allait de familles en familles pour capturer les personnes décédées dans leur cadre familial.

Ce récent commerce, fort de son innovation et d'un taux de mortalité infantile et maternelle très élevé, fît un boom florissant. A tel point que la plupart des corps se virent embaumés puis mis en scène pour garantir une plus jolie photo, dans la grâce et le calme du sommeil éternel.

La loi de l'offre et de la demande était telle, que les familles se voyaient attendre plusieurs jours pour obtenir leur cliché...

 

 

Les mises en scènes familiales étaient souvent très travaillées et l'ambiance soignée puisque l'objectif recherché était de rassembler toute la famille pour cet ultime instant d'intimité auprès du proche disparu. 

 

Au fur et à mesure que le temps passe, les mœurs évoluent tout au long du XIXème siècle.


- Dès l'apparition de la photographie funéraire, les familles optèrent pour des scènes naturelles. Qu'il s'agisse d'un repas familial, d'une réunion au salon, d'une scène ou l'enfant (décédé) joue avec sa sœur ou son frère voire au lit en simulant que le défunt est endormi... le photographe utilisait de nombreux subterfuges pour rendre la photo unique et spectaculaire...

Tout d'abord, l'utilisation du maquillage permettait de dissimuler autant que possible l'apparition de la rigidité cadavérique et le début de la décomposition. Les traits étaient accentués au niveau des yeux et les joues colorées.

Des techniques... très ingénieuses... permettaient de tenir les défunts dans des positions debout voire en train de simuler une action, un geste. Des articulations rigides étaient accrochées au défunt à l'arrière et aux hanches afin de lui donner la position voulue. 

Pour obtenir des portraits figés, le temps de pause avoisinait les 30 minutes. C'est avec un brin d'humour que nous pouvons prétendre qu'il était sans doute plus facile de faire tenir sur place une personne décédée attachée à ses jointures et emboîtements que de garder immobiles 10 personnes à ses côtés surtout lorsqu'il s'agissait d'enfants...

 

- Vers la fin du XIXème siècle, la société se tourne vers des photos dédiées à l'hommage plutôt qu'à l'Être. La position couchée dans le lit ou le cercueil se popularise.

photographie-ancienne-defunte-cercueil-fleurs-naturelles-post-mortem
Photo post-mortem où la défunte repose dans son cercueil fleuri
photo-post-mortem-enfant-cercueil-blanc
Photo funéraire où un enfant repose dans son cercueil blanc

Pourquoi un tel engouement pour la photographie mortuaire ?


 

Au XIXème siècle, la relation nouée avec la mort était aux antipodes de la nôtre actuellement. Comme nous l'avons précédemment dis, le taux de mortalité infantile était bien plus élevé que de nos jours. 

Aux alentours de 1740, près d'un nouveau-né sur trois décédait avant son premier anniversaire dû aux maladies infectieuses.

Avec l'arrivée des vaccins contre la variole, un nouveau-né sur six décède avant son premier anniversaire vers 1850. Mais avec l'industrialisation sauvage et l'entassement dans les villes plus propices aux épidémies, la mortalité infantile remonte.

Ce n'est que dès le début de XXème siècle que la mortalité infantile va diminuer lentement en dehors bien sûr des deux guerres mondiales, des fortes chaleurs de 1911 et de la grippe espagnole de 1918.

De 1945 à nos jours, la mortalité infantile diminua jusqu'à atteindre 3,5 décès pour 1 000 naissances en 2015.

A cette époque, il n'était donc pas rare de croiser une famille ayant perdu un ou plusieurs enfants. 

De plus, la promenade phare de l'époque était la visite des morgues jusqu'à leur fermeture au public en 1907. Les corps des personnes non identifiées y étaient exposés dans des vitrines dans le but qu'ils soient reconnus et identifiés par les visiteurs mais aussi en espérant faire diminuer la criminalité. Il faut imaginer que la plupart des corps exposés étaient souvent victimes de morts violentes ou de maladies. Autre raison non forcément avouable, la morgue était le seul lieu où l'on pouvait contempler des corps nus non couverts...

La Mort, omniprésente dans la vie quotidienne de l'époque, n'est pas un sujet tabou.

De plus, la société française connait un chamboulement dans beaucoup de domaines... L'industrie prends de plus en plus de place dans l'économie et les français commencent à tourner le dos à la religion. Les premières crémations apparaissent fin du XIXème siècle et l'Etat se sépare de l'église en 1905.

Dans les foyers la façon de vivre change également. L'enfant commence a être perçu comme un individu et ne dort plus avec ses parents. L'intimité prend sa place dans les logements où le français commence à attribuer des fonctions aux pièces.

Pour des raisons sanitaires, les cimetières se construisent en périphérie des villes dès le début du XIXème siècle obligeant les familles à réaliser des visites moins fréquentes et plus longues auprès de leurs morts. Face à de tels changements sociaux, la population a besoin de conserver des souvenirs. Ce qui expliquera l'essor de ce phénomène...

Et aujourd'hui ? Comment est vue la photographie mortuaire ?


 

La réponse à cette question m'est personnelle. Beaucoup de gens se diront choqués de voir des photos de personnes décédées prisent dans leur lit ou dans leur cercueil suite à une toilette funéraire ou à des soins de conservation...

 

Depuis que je travaille dans le funéraire, j'ai vu beaucoup de familles prendre des photographies de leurs proches défunts. De temps en temps me demandant la permission de le faire dans la crainte de réaliser quelque chose "d'anormal" et de blasphématoire...

Je leur réponds souvent avec un léger sourire de les immortaliser s'ils en expriment ce besoin. Photographier, je le rappelle, c'est "peindre avec la lumière". Qu'y a t-il de plus beau que de peindre une dernière fois un visage avec les pinceaux couleur lumière lorsque cet être aimé est maintenant convié à la rejoindre ?

 

Personnellement de par mon métier, il m'est arrivé d'en prendre. Essentiellement pour des raisons professionnelles mais également du fait que la Vie a bien voulue que je prenne en charge deux personnes qui m'ont été chères. Ma tante Anita et ma grand-mère maternelle Joséphine.

Privé de leurs visages ce jour, la simple vue de ces photographies me permet également de me faire écho de leurs douces voix tout en acceptant ce vers quoi nous sommes tous amenés...

(Texte écrit le 30 juillet 2018 par Frédéric)

Et votre ressenti dans tout celà ?

Commentaires: 0